Une histoire (critique) des années 1990
Une recension de Philippe Garnier, publié leEn admettant que le XXe siècle s’achève avec la chute du Mur en 1989 et que le XXIe commence avec le 11 septembre 2001, il reste entre les deux une sorte de trou temporel nommé « années 1990 ». Pour sonder cette décennie fantôme, cet ouvrage collectif ouvre toutes les portes et fait communiquer le maximum d’espaces. Depuis l’expansion d’internet jusqu'à la toute-puissance de la finance, de l’esthétique publicitaire à l’émergence du « transgenre », il amorce une série de lectures transversales.
Il s’agit de sonder les différentes strates d’un changement souvent moins spectaculaire que celui des années 1960 ou 1970, mais non moins radical. Les nineties ne mettent pas seulement fin au XXe siècle mais sans doute aussi à une période bien plus longue où prédominaient les États ou les blocs d’États. Allégée de son rideau de fer, la planète semble désormais gagnée par des pratiques diffuses et globales, telles que le néo-libéralisme, la spéculation financière et ses krachs consubstantiels, mais surtout internet. Début 1990, il n’y a que 100 000 ordinateurs connectés entre eux, essentiellement dans les universités américaines. En 2000, il y en a 368 millions, dans toutes les régions du globe. Tout comme la bulle financière avec ses marchés décloisonnés, tout comme le champ sanitaire avec ses paniques épidémiques, la sphère d’internet devient le lieu de contagions fulgurantes qui se déploient dans un monde que l’on perçoit provisoirement comme le seul possible.
« Comme un marc de café refroidi, les années 1990 commencent à devenir lisibles »
Sur cette planète où prévaut l’illusion de la fin de l’histoire, les rôles semblent pouvoir s’inverser. À travers Tony Blair, Lionel Jospin ou Bill Clinton, la gauche gestionnaire investit des territoires de la droite. En Chine ou en Amérique latine, les pays émergents abandonnent la référence marxiste pour devenir des laboratoires d’un ultra-capitalisme. Quant à la contre-culture qui dénonce la marchandise, elle devient elle-même un produit marchand des plus rentables. On se demande si le contrepoison n’est pas désormais plus dangereux que le poison.
Les textes des années 1990 qui émaillent l’ouvrage sont soumis à rude épreuve. Certains paraissent d’une candeur stupéfiante, d’autres d’une clairvoyance miraculeuse. Ainsi celui de Gilles Deleuze intitulé Post-scriptum sur les sociétés de contrôle qui, dès 1990, c’est-à-dire avant internet, annonce le remplacement des lieux d’enfermement disciplinaires — école, usine, caserne, asile —, par des procédures de contrôle de l’individu plus intimes, où travail, loisir, entreprise et vie privée s’imbriquent désormais. En cela, il entrevoit la forme de pouvoir diffus et malléable, à la fois ludique et marchand, reposant sur le libre accès et la collaboration spontanée, qui se développera sur la toile numérique. Comme un marc de café refroidi, les années 1990 commencent à devenir lisibles. Mais elles sont si denses et si ambivalentes, que notre présent, et à plus forte raison notre avenir, ne s’y laissent déchiffrer qu’en fonction de nos choix éthiques et intellectuels d’aujourd’hui.
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