Tympans et portails romans

Une recension de Mathilde Lequin, publié le

 

Longtemps, l'art roman a eu mauvaise presse : envoûtés par la complexité des lignes propre au style gothique, les historiens n'ont vu dans ces sculptures du XIIe siècle qu'une esthétique inaboutie – comme en témoigne le terme même de « roman », apparu dans les années 1820 pour qualifier ce que l'on considérait alors comme un style romain tardif, maladroitement accomodé à l'imagerie de la chrétienté. Ainsi, l'art roman ne serait que la « Bible des illettrés ». De fait, répond Michel Pastoureau, éminent médiéviste et historien des images : c'est bien cette fonction purement didactique qui caractérise l'art roman,  avec ses diables grimaçants et ses damnés hurlant du fin fond de l'Enfer. A ses yeux, toute la tradition interprétative qui s'est employée à déchiffrer d'obscurs symboles ésotériques a fait fausse route : c'est en repartant de la dimension pédagogique inhérente à ces images qu'il entend pour sa part réhabiliter l'art roman. L'historien se concentre pour cela sur le tympan, cet espace semi-circulaire qui domine le portail des églises romanes : c'est là, dans ce « passage entre le monde profane et l'espace sacré », que la fonction édifiante de l'image médiévale est à son apogée. De Moissac à Vézelay en passant par Conques et Autun, le lecteur se voit confier toutes les clefs pour rendre à ses portails, magnifiquement photographiés par Vincent Cunillère, leur intelligibilité première. Et se garder du principal danger en la matière : l'anachronisme, ce piège dans lequel nombre d'exégètes sont tombés. Inutile, donc, de plaquer les savoirs actuels sur ces images venues d'un autre temps.

« Notre regard, habitué à la perspective, est irrémédiablement biaisé »

Prenons par exemple la représentation des animaux : nos catégories conceptuelles opposant sauvage et domestique ou réel et fabuleux ne nous sont d'aucune aide. Au Moyen-Age, le renard est en effet considéré comme un animal domestique (puisqu'il vit autour de la maison, domus) ; le dragon, comme une créature existant réellement, ce qui rend d'autant plus effrayante la vision de cet ogre monstrueux « qui bave, crache, vomit, engloutit, écrase, déchire et dévore ». Mais il est parfois difficile d'identifier précisément les animaux représentés, confesse l'auteur, pourtant spécialiste du bestiaire médiéval : bien malin qui prétend savoir à coup sûr distinguer l'âne du cheval ou le singe de l'écureuil... Au-delà même de ces ambiguïtés, il faut admettre que ces scènes bibliques où le Bien et le Mal sont toujours opposés gardent leur part de secret. Car « bon nombre d'images romanes sculptées dans la pierre résistent à toute interprétation, sinon à toute analyse », reconnaît Michel Pastoureau. C'est que notre regard, habitué à la perspective, est irrémédiablement biaisé : ces sculptures, jadis ornées de couleurs chatoyantes, sont des images « en épaisseur », sans profondeur, qui se lisent d'arrière en avant, dans un ordre de lecture inverse du nôtre. Imprégné des multiples images postérieures à ces temps médiévaux, notre oeil ne pourra jamais plus voir ces scènes comme les voyaient à l'époque les fidèles. Mais c'est aussi cette distance irréductible qui fait la beauté de cet art venu d'un monde radicalement autre. 

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