Travailler et Aimer. Mémoires
Une recension de Catherine Portevin, publié leCommenter le passé, reconstituer un parcours, se raconter, n’est pas le genre de Dominique Schnapper. Elle ne se prête au jeu des « Mémoires recueillies » qu’à sa manière : amicale et contrôlée, sachant parfaitement éluder les questions. Le résultat est un étrange dialogue, issu de deux entretiens par mail mal rapetassés, l’un avec l’amie Sylvie Mesure et le tutoiement, l’autre avec Giovanni Busoni aux questions parfois boursouflées d’admiration. Bref, un dialogue sans vraie rencontre, mais, comme souvent avec la très vive Dominique Schnapper, on est priés de se contenter de ce qu’elle donne. Qu’on ne s’attende donc pas à en savoir plus sur, par exemple, ses relations avec son père, Raymond Aron, sur leurs discussions, sur la manière dont la sociologue en assume l’héritage, sur ses difficultés personnelles de « fille de » qu’elle n’évoque qu’au passage. Mais elle redessine avec verve l’atmosphère idéologique de la vie intellectuelle des années 1960-70 qui firent d’Aron, si injustement, le représentant de la réaction.
À tout, elle oppose un digne déni et prétend avec une étonnante sincérité ne s’être jamais interrogée, elle qui explora la Condition juive en France, sur sa relation à sa judéité, ni s’être intéressée, elle qui ne cesse de penser l’égalité, à la discrimination des femmes, étant fille d’un père exceptionnel, femme d’un homme aimant (Antoine Schnapper), mère et grand-mère comblée. Toujours est-il que ce n’est qu’à partir des années 1990, après la mort de Raymond Aron et la chute du Mur de Berlin, que la sociologue Dominique Schnapper put donner sa pleine mesure. La Communauté des citoyens (1994), La Relation à l’autre (1998), La Démocratie providentielle (2002), sont les trois grands livres qui font entendre sa voix originale au cœur d’une époque de plus en plus préoccupée du « vivre ensemble ».
La voix de Dominique Schnapper, c’est d’un côté le tranchant (les principes régulateurs, les évidences historiques, l’unité républicaine), de l’autre la nuance (la sensibilité à la diversité, la résistance à privilégier un seul schéma explicatif, le goût du réel) ; quelque chose comme la voix du bon sens, ou de ce qui se présente comme tel. C’est cette voix que l’on entend aussi dans ce livre.
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