Partie gratuite. Chronique d’un après-coup (2012-2017)

Une recension de Catherine Portevin, publié le

Tchekhov, paraît-il, conseillait aux écrivains de toujours écrire guidé par une question et une intention. Antoine Audouard n’a, cette fois, pas suivi le conseil de son maître vénéré et préféré laisser venir, « au coup par coup », les pans de son histoire. Une histoire de « coup », ou plutôt d’après-coup – l’anglais stroke signifie littéralement « coup » –, et médicalement Accident vasculaire cérébral. Le « coup », donc, a eu lieu le 28 juin 2012, à l’heure de la sieste : un infarctus sylvien droit massif. 20% de chances de survie. Antoine, surnommé super-Tonio, fera partie des chances. Il perd seulement toute la partie gauche de son être et de sa vision du monde – dur, pour le fils d’une gauchère contrariée et d’un grand radical-socialiste devant l’éternel, l’écrivain Yvan Audouard ! Mais il garde le langage, la mémoire, l’émotion… et l’index droit, bref le kit de survie de l’écrivain.

Partie gratuite, de chronique en chronique, raconte dans le désordre le pas à pas d’une deuxième chance. Arrivent comme autant d’éclairs, en récits souvent drolatiques, ironiques, émus, tendus, tendres, jamais héroïques, le quotidien du retour à la vie « normale » : les lieux familiers et ceux qui le deviennent (le quartier parisien, New York, la maison familiale en Provence, l’hôpital, le centre de rééducation…), les choses, les souvenirs, les images, les livres chéris et surtout, comme une petite foule humaine qui font le tout de l’existence, les visages, les noms, les histoires des gens. Il y a bien sûr Susana, l’amour soleil, et les cinq enfants, et les merveilleuses ex-femmes et amis de toujours, mais aussi Michel, Valentin, Moussa, Azzedine, Rodolphe, compagnons d’infortune, David, l’ostéo, Manu, Steven, les kinés, la copine acupunctrice, l’autre professeure de yoga, les voisins, les aides-à-la-personne, les commerçants du quartier. C’est ainsi qu’Antoine Audouard se sent « remis au monde ».

Les secondes vies sont ainsi : elles n’ont pas, comme les premières, besoin de savoir où elles vont. Elles se contentent d’être là. Les récits d’expérience ne manquent pas, qui parlent de ces renaissances après de grands traumatismes. Ils sont souvent beaux et forts. Partie gratuite, ce livre si simple, un peu cassé, bringuebalant, souriant, presque léger, réussit l’exploit de n’être ni beau ni fort. Bien mieux : Antoine Audouard fait de sa remontée des enfers une épiphanie de l’ordinaire. Tchekhov disait aussi : « on écrit parce qu’on s’est cassé le nez et qu’il n’y a rien d’autre à faire »

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