Mon ami Dahmer

Une recension de Agnès Gayraud, publié le

Quelques années plus tard, en juillet 1991, l'Amérique entière était sous le choc des crimes sordides commis par cet ex-gamin originaire de l'Ohio, peu intégré et solitaire, qui deviendrait un des plus grands serial killers identifié de toute l'histoire des États-Unis. Vingt ans auparavant, Dahmer grandit dans un foyer à la dérive. Scolarisé à Revere Highschool, il s'intègre mal, mais finit par amuser les autres en imitant sur commande des comportements épileptiques et en singeant le discours inarticulé et les tics spasmodiques d'une personne atteinte d'infirmité motrice cérébrale. Pour la bande de jeunes intellectuels fans de musique dans laquelle traîne Backderf, c'est un peu effrayant mais finalement drôle : Dahmer devient leur mascotte, ils créent même pour lui un fan club. Rendu à son complet isolement social après les années de lycée, Dahmer entamera la carrière, faite d'abjection et de folie, qu'on lui connaît.

Des visages de lycéens chargés de culpabilité adulte

Retourner au sentiment ambigü d'étrangeté totale qu'inspirait Dahmer à Backderf lorsqu'ils étaient adolescents, tel est le projet mi-thérapeutique mi-documentaire de cette bande dessinée réussie. Après un premier essai moins convaincant, l'auteur parvient ici à formuler un récit qui évite l'écueil d'une empathie déplacée autant que celui d'une fausse distance clinique. Même si les souvenirs se mêlent à des éléments d'enquête –  tirés notamment des dossiers du FBI sur Dahmer –, le questionnement n'est pas non plus purement autobiographique. Car la question qui tourmente vraiment Backderf dans ce livre n'est pas celle d'un ex-adolescent qui se demande « mais comment ai-je pu être l'ami d'un tel type? ». C'est celle d'un jeune homme devenu adulte qui se demande comment les adultes ont pu à ce point ignorer le cas du jeune Dahmer, être aussi indifférents à sa réelle inadaptation, à la violence familiale qu'il subissait, à ses problèmes d'alcool. C'est cela, juge Backderf, qui est « inexplicable, impardonnable et incompréhensible ».

Laids et lourds comme des masques, les visages des lycéens dessinés dans Mon ami Dahmer semblent chargés de cette culpabilité adulte. Dans l'apparente insouciance de la vie lycéenne décrite, ils préfigurent par leurs traits grimaçants les horreurs en germe que l'irresponsabilité adulte est en train de rendre inexorables.

Sentiment d'une totale impuissance

Sur la couverture de la version française, on voit cinq de ces visages : Dahmer, au centre d'une salle de classe, nous fixe derrière ses larges lunettes. Autour de lui, quatre étudiants; au fond à gauche, le jeune Backderf lui-même est le seul à ouvrir les yeux, il jette un regard en biais, inquiet, vers son étrange «camarade».

Si Mon ami Dahmer est un livre sur l'indifférence adulte, on peut supposer, à l'image de cette couverture, que Backerf y met aussi en scène, de façon thérapeutique, l'état de vigilance dans lequel il eût souhaité être pour empêcher Dahmer de commettre ses crimes. Dans le récit reconstruit au fil des cases, ce souhait laisse place par intermittences, au sentiment d'une totale impuissance : qui ou quoi aurait pu détourner Dahmer de sa noire trajectoire?

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