L’Intelligence artificielle et les chimpanzés du futur. Pour une anthropologie des intelligences

Une recension de Charles Perragin, publié le

Le titre est angoissant. L’avènement d’une intelligence artificielle surpuissante ferait bientôt de l’humanité ce que sont pour nous les singes aujourd’hui : une espèce inférieure. Pourtant, le paléoanthropologue Pascal Picq ne cesse, dans cet ouvrage, de déconstruire cette prophétie populaire épinglée en couverture. Pas question pour lui de jouer les oracles, ou d’annoncer une ère apocalyptique. Il s’agit bien plutôt de nous ramener sur terre en revenant sur le malentendu qui s’est installé sur le mot « intelligence ». 

Il y a d’abord cet absurde singulier - comme si l’intelligence pouvait se mesurer sur une ligne qui part de l’animal, puis monte jusqu’à l’homme pour finir sa course dans l’éther algorithmique. Le premier combat est de se débarrasser de l’« arrogance stupide » vis-à-vis des animaux et de la « soumission béate » vis-à-vis de l’intelligence artificielle (IA). Cet « encombrement épistémologique métaphysique » tient selon Picq à une conception mécaniste et rationaliste de l’intelligence héritée du béhaviorisme, et, plus anciennement, de Descartes. Le cerveau n’est pas un moteur dont la performance est facilement évaluable ! 

L’auteur a puisé ses concepts à toutes les disciplines qui étudient les cognitions du vivant – neurosciences, éthologie, anthropologie – pour brosser une fresque inédite et vertigineuse des intelligences naturelles mais aussi artificielles ! Comment ont-elles émergé ? Quels besoins les a déterminées ? Qu’est-ce qui les différencie ? Les abeilles, les rats, les poissons, les hominoïdes, et enfin les algorithmes, tout cela prend la forme d’un écosystème fourmillant d’intelligences aux performances spécifiques, liées à des environnements et des besoins qui ont évolué pendant des centaines de millions d’années. 

La compréhension de ce qu’est l’intelligence est salutaire pour ne pas la fantasmer comme une puissance monolithique réservée aux hommes, et demain aux machines. Plus encore, les études des comportements animaux – trop longtemps méprisées – seraient une « source d’inspiration biomimétique si on veut inventer une diversité d’IA ». Pour Pascal Picq, les plus grandes avancées de l’IA ont eu pour modèle la nature, par exemple pour dessiner la forme d’une aile d’avion, ou concevoir les réseaux de neurones artificiels qui permettent aux machines d’apprendre toutes seules à traduire un discours. 

L’intelligence est linguistique, causale, spatiale, interpersonnelle, gestuelle, rythmique, naturaliste, émotionnelle, sexuelle, créatrice, économique, politique, éthique… Coévoluons avec toutes les intelligences, plaide Pascal Picq, au lieu de bêtement redouter les robots ! 

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