Lincoln au Bardo

Une recension de Philippe Garnier, publié le

Que se passe-t-il la nuit 25 février 1862 au cimetière d’Oak Hill, à Georgetown, un quartier de Washington ? Rien en apparence, hormis la nuit et le silence. Mais qui s’approcherait de plus près percevrait une nuée de voix, à peine distincte du murmure du vent dans la campagne. Dans Bobok, Dostoïev-ski faisait parler des morts dans un cimetière. George Saunders pousse très loin cette mise en scène et parvient à construire l’un des romans les plus singuliers de la littérature américaine contemporaine. Qui parle ? Des ombres errantes, des souffles, des personnages qui, pour beaucoup, n’ont pas compris qu’ils étaient morts. On entend la voix de Vollmann, honnête bourgeois sur le point de consommer son mariage lorsqu’une poutre lui a fracassé le crâne, ou encore celle de Bevins, un jeune homosexuel refoulé qui persiste à croire son suicide raté. Beaucoup pensent revenir dans le monde des vivants ou ne jamais l’avoir quitté. Leur illusion vitale est désormais privée de corps. Cette incrédulité les place pour toujours dans un purgatoire sans limites.

Hors du cimetière, la guerre de Sécession fait rage. Le président Abraham Lincoln vient de perdre son fils de 12 ans. Or c’est à Oak Hill que l’enfant vient d’être porté en terre. Le chœur des défunts commente cette scène extraordinaire où Lincoln ouvre le tombeau de son fils pour étreindre une dernière fois son corps frêle.

Ici, le « royaume des morts » est une intersubjectivité flottante, une sorte de pépiement plaintif, inquiet ou moqueur. George Saunders renoue avec une conception plus ancienne que celle du christianisme ou de l’islam, plus proche des limbes, du Sheol juif, de l’Hadès des Grecs ou du Bardo bouddhiste tibétain – qui donne son titre au roman. Cette polyphonie de cent soixante-six voix – parmi lesquelles s’insèrent des extraits d’ouvrages, journaux intimes ou correspondances imaginaires – éclaire les multiples facettes d’une même immense réalité. Au-delà de cette prouesse formelle, Lincoln au Bardo, qui a obtenu le Man Booker Prize 2017, parle des frontières : celle entre les vivants et les morts, mais aussi celles que les vivants ne cessent de recréer entre eux. Les uns comme les autres, d’une certaine façon, partagent l’illusion du retour qui débouche soit sur d’interminables guerres, soit sur d’éternelles plaintes. Avec un humour souverain et ravageur, George Saunders puise dans le monde des morts un questionnement sans fin sur celui des vivants.

Trad. de l’anglais (États-Unis) P. Demarty

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