Les portraits de Laura Bloom

Une recension de Philippe Garnier, publié le

Chercher à fixer l’objet disparu, n’est-ce pas risquer de ressentir plus intensément sa perte ? Tel est le vertige dans lequel Philippe Renonçay installe les deux personnages masculins de son dernier roman. Depuis Violet permanent, publié en 1999, Renonçay élabore de singulières histoires où la trace et la rumeur d’un événement l’emportent sur sa présence effective. Un bruit de fond de révolution baignait l’intrigue de Mécanique de la rupture, le souvenir d’une guerre perdue planait sur Le Défaut du ciel.

Dans Les Portraits de Laura Bloom, Emmanuel Lorne et Hubert Leutze cultivent chacun à leur façon l’art de ressusciter la figure absente. Virtuose de la retouche, faussaire génial et discret, Lorne sait faire apparaître sur de vieilles photos, comme des figurants égarés, les combattants de guerres différentes. Son nouveau projet est une installation photographique de trois cent soixante-huit portraits de femmes disparues, inspirée de la « Salle des portraits » du palais de Peterhof à Saint-Pétersbourg. Quant à Hubert Leutze, taxidermiste de renom, il prépare un ouvrage exhaustif sur son art, qui finit par lasser son éditeur. Leutze décide alors de recourir aux services de Lorme. L’entreprise du photographe et celle du taxidermiste sont intimement liées. L’un et l’autre sont des encyclopédistes d’un monde perdu. Ils s’intéressent à l’« anthropo-taxidermie » ou aux musées détruits par l’incendie. Au centre de leurs deux labyrinthes jumeaux : le mythe d’Orphée cherchant Eurydice aux enfers. Tandis que le photographe cherche à capter la part insaisissable de sa compagne Laura Bloom, le taxidermiste laisse percer un secret d’une autre nature.

Dans ce livre où l’on circule sans fin dans les rues de Paris, le présent est trompeur, les souvenirs sont des pièges, certains épisodes réapparaissent sous une autre version. Dans l’œuvre de Philippe Renonçay,  la vérité apparaît souvent insaisissable, doublée d’amnésie ou d’hallucination. Dans Les Portraits de Laura Bloom – et de là vient la capacité d’envoûtement de ce livre – à mesure que le récit progresse et que le suspense se construit, les indices et les signes, au lieu de se décanter, se multiplient et se densifient. 

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