Les mystères de la gauche
Une recension de Agnès Gayraud, publié leDe l'idéal des Lumières au capitalisme avancé, la gauche gouvernementale, qui assimila au XXe siècle les idées développées par les théoriciens socialistes et la critique marxiste du capitalisme, n'a plus, aujourd'hui, de gauche que le nom. « Trente années de ralliement inconditionnel au libéralisme économique et culturel » ont fini, juge Michéa, de la discréditer complètement. Du clivage gauche-droite, « tel qu'il fonctionne depuis l'affaire Dreyfus », cette gauche rhétorique n'a conservé que les symboles culturels (« mariage pour tous », « légalisation du cannabis »), « au détriment de la défense prioritaire de ceux qui vivent et travaillent dans des conditions toujours plus précaires et toujours plus déshumanisantes ». Passée d'un certain culte du progrès – en soi problématique – à celui de la croissance et de ses impératifs économiques, elle a finalement adoubé la société marchande jusque dans ses dérives les plus arbitraires, de la surproduction volontaire à l'obsolescence programmée. Identifiée au capitalisme outrancier au même titre que ses prétendus adversaires politiques de droite, elle est aussi impuissante qu'illégitime.
« Une critique du capitalisme peut donc bien aller de pair aujourd'hui avec une critique de la gauche »
Une critique du capitalisme peut donc bien aller de pair aujourd'hui avec une critique de la gauche. Cette ambiguïté n'est d'ailleurs pas nouvelle. Le populisme conservateur de Christopher Lasch et l'anarchisme tory de George Orwell en sont des variantes, dont s'inspire explicitement Michéa. Si ce dernier en tire quelques affinités avec les partisans de la nouvelle droite, il ne verse pas pour autant directement dans le rouge-brun. Mais à sa façon de dresser notre « merveilleuse modernité » résumée par la formule « Steve Jobs, les centrales nucléaires et la Techno Parade » contre la « décence commune » (Orwell) des « gens ordinaires », on peut juger que le polémiste, si didactique soit-il, ne craint pas les raccourcis. Ces « gens ordinaires », au nom desquels est mené tout le réquisitoire, restent une catégorie sociologique bien vague. Quant à la « décence » qui les inclinerait à réclamer qu'on conserve un sens des limites morales et des bonnes frontières, elle recouvre une anthropologie, une conception des vrais besoins de l'homme et des conditions de son bonheur que l'auteur ne justifie pas. Au point que l'on finit par se demander si les intérêts universels réclamés pour une « société libre, égalitaire et conviviale » ne sont pas en fait calqués sur les intérêts particuliers d'une catégorie de personnes jugées plus dignes et plus honnêtes que les autres sans que celle-ci soit explicitement désignée. Idem, concernant les signaux de sympathie envoyés à la fin du livre au mouvement autonome et à « certains expérimentateurs sociaux au dévouement admirable », nous n'en saurons pas davantage sur les spécificités de ces expériences ni sur leurs implications, si ce n'est que leurs instigateurs, dans leur refus du système, furent de bien bonne volonté.
Aussi légitime que soit une critique du « capitalisme absolu » et de la gauche qui s'y est soumise, le point de vue de Michéa nous semble pêcher par abstraction. Inquiet de toutes les formes de récupération – l'auteur cite Guy Debord quasiment à chaque page –, ce contempteur de la bien-pensance de gauche pourrait, s'il n'explicite pas plus concrètement les réalités sociales qu'il invoque, du côté des « gens ordinaires » comme des « élites du capitalisme mondial » et des « amuseurs publics », finir par y prêter le flanc. La société du spectacle a aussi ses marionnettes réactionnaires, dont la rhétorique ne doit pas être servie mais heurtée par une véritable pensée critique, si cette pensée ne veut pas se perdre en devenant leur alliée.
Rien ne sert de se lamenter ! Ce qui est fait est fait. Les Britanniques ont voté, et rien ne serait plus absurde – et finalement contre-productif – que de réclamer une annulation du scrutin ou une nouvelle consultation. La seule…
François Fillon a été élu candidat pour la prochaine élection présidentielle, lors de la primaire de la droite et du centre, le 27 novembre…
D’où vient le néolibéralisme ? Il existe aujourd’hui un débat important, en science et en philosophie politiques, sur la généalogie de ce courant…
Effacées, oubliées, dédaignées, les femmes ont traversé l’histoire de la philosophie en clandestines. Que reste-t-il de leur pensée ? Des traces, des bribes,…
Pour Jean-Claude Michéa, la gauche s’est fourvoyée en “lâchant” les classes populaires. Alors qu’il publie “Notre ennemi, le capital”, ce penseur…
L’un dénonce les excès du capitalisme et du libéralisme et appelle à renouer avec le socialisme des origines. Le second, spécialiste de la pensée chinoise, s’intéresse aux transformations silencieuses. Mais tous deux revendiquent la…
Tout le monde s’accorde aujourd’hui à reconnaître la lucidité antitotalitaire de George Orwell. Est-ce si simple ? Derrière ce consensus de façade, l…