Les Déséquilibres de l'amour. La genèse du concept de perversion sexuelle
Une recension de Mehdi Belhaj Kacem, publié lePourquoi le pédophile est-il devenu le paradigme du Diable dans nos sociétés de contrôle ? Pour quelles raisons socio-politiques a-t-on « rationalisé » le concept de « dégénérescence » héréditaire, promis à la fortune qu’on sait ? Quels critères permettent de distinguer un fou (un malade qui doit être guéri) d’un criminel (un être responsable qui doit être incarcéré) ? Une « nymphomane » d’une « libertine » ? Un « petit » pervers inoffensif d’un « grand » ? Quels critères, c’est-à-dire quelle appréhension du régime d’intentionnalité sur quoi se règle ces critères ?
À ces questions et à bien d’autres, Julie Mazaleigue-Labaste amène des réponses éclairantes dans un livre novateur, savamment construit et remarquablement écrit. Qui commence, à dire vrai, par une dénégation qui définit par antiphrase son projet : ce livre n’est « ni foucaldien (…) ni anti-foucaldien ». Il serait plus ajusté de définir sa démarche par une autre antiphrase : un foucaldisme antifoucaldien.
« Comment en est-on venu à naturaliser le Mal, naturalisation qui culmine à l’époque où aucune alternative politique crédible ne s’oppose plus au capitalo-parlementarisme? »
Formellement, l’auteure emprunte beaucoup, sinon tout, à la méthode de Foucault (comme le fait aussi Pierre-Henri Castel qui l’édite) : il s’agit, pour « analyser nos concepts et mesurer la pertinence et solidité de leurs usages », de plonger dans des labyrinthes d’archives que personne ne lit, pour créer une diagonale de pensée inouïe mettant en pleine lumière la généalogie sémantique des concepts qui nous servent spontanément à qualifier nos petites et grandes perversions (par exemple, affirme-t-elle, « une part des spécialités pornographiques contemporaines est directement indexée sur les catégories développées par les psychiatres au 19ème siècle ».) Dans le contenu, livre antifoucaldien, car démolissant un cliché toujours vif dans toute une littérature libérale-libertaire et antipsychiatrique bon teint : les théories psychiatriques qui ont façonné notre concept de perversion « seraient le cache-misère pseudo-savant d’une morale répressive ; et, en pratique, l’homosexualité aurait été sa cible, voire son paradigme. » En déclassifiant nombre de dossiers pénaux et de discussions théorico-psychiatriques du 19ème siècle notamment, Julie Mazaleigue-Labaste démontre que c’est bien plutôt la figure du sadique (François Bertrand le nécrophile, Joseph Vacher le « Jack l’éventreur français »…) qui constitue le point aveugle de tous les débats qui nous « restent à charge ».
Mais la question ultime demeure elle-même foucaldienne : « le démoniaque reste notre moyen privilégié pour désigner ce mal élevé à l’absolu que désigne la perversité – et parce que c’est aussi le moyen privilégié de susciter la peur des foules et, des bûchers modernes à la rétention de sûreté, de justifier au moyen d’un péril permanent les dispositifs politiques de maintien de l’ordre fondés sur l’exclusion radicale de certains êtres humains. » C’est ce flottement qui est tout à l’honneur du questionnement, en dernière instance éthique, de l’ouvrage et l’un des « vertiges », puisqu’il s’agit de nous démontrer que le coït hétérosexuel reproducteur n’est pas essentiellement la matrice paradigmatique de la psychiatrie moderne, et ce dès l’aliénisme français qui succède aux Lumières, fort d’inventions casuistiques subtiles qui régissent encore nos modes de penser et juger.
Julie Mazaleigue-Labaste reprend, par des sentiers épistémologiques et philosophiques qui lui sont entièrement propres, la question que Castel pose dans sa très imposante entreprise (depuis son ouvrage L’Esprit malade) : comment en est-on venu à naturaliser la Mal, naturalisation qui culmine à l’époque où aucune alternative politique crédible (hors l’islamisme…) ne s’oppose plus au capitalo-parlementarisme ? En ce sens, on peut désormais parler d’une école constituée autour de P.-H. Castel, l’une des plus originales et vivantes d’aujourd’hui.
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