Les Chérubins électriques

Une recension de Agnès Gayraud, publié le

Philippe a 19 ans, et plus de souvenirs que s’il en avait mille, le sens du paradoxe et le dégoût des sentiments. C’est un jeune homme moderne, à l’aube des années 1980, double qui se dédouble – en Rodney, en Phœbus – du tout jeune auteur de ce roman (paru en 1983 chez Robert Laffont et devenu introuvable), Guillaume Israël dit Guillaume Serp, alors âgé d’à peine 23 ans et qui mourra, en 1987, d’un cocktail mal dosé d’alcool et de médicaments. Guillaume « Serp » Israël, la voix brisée de ce livre étrange, à la couverture jaune comme les amours de Tristan Corbière, grevées de jalousie, de haine de soi et d’ennui, était une figure. Chanteur du groupe Modern Guy, il fréquentait la nuit parisienne du mouvement antihippie, nihiliste et électrique du « novö » (d’après le terme inventé par Yves Adrien) aux côtés de Frank Darcel, des Stinky Toys, de Suicide Romeo et de Jean-François Coen. Ce roman court, le premier, nécessaire, et accidentellement le seul, anticipe avec son onomastique grandiloquente – les filles s’y nomment Ancilla, Cassandre ou Deliciosa – l’autofiction et Bret Easton Ellis. Mais dans sa rhétorique obstinée de la déception, finement ouvragée pour s’autodémolir, il est bien plus qu’une chronique de l’époque, estampillée post-punk de 1978 à 1983. Ce qui s’y trame, d’errance en errance, entre le Roxy et le Bonbeck (les clubs prisés de l’époque), entre la docilité de Cassandre et l’autorité d’Ancilla, entre une piqûre d’héroïne et une ligne de cocaïne tracée en courbe sur un miroir d’appoint, c’est l’éclatement d’un individu dont le texte seul, décousu sans cacher ses cicatrices, sauve les apparences : celles d’une figure « möderne » de l’angoisse kierkegaardienne. Car Philippe a le vertige des possibles, qu’il préfère cependant à l’écœurement que lui inspire le réel. Sa voix a la gravité – non dénuée d’humour – de ceux qui ont attrapé la « maladie à la mort » : ce désespoir-défi, qui, selon Kierkegaard, voue l’âme, lorsqu’elle est privée de foi, à s’épuiser entre la finitude de son corps et l’infini de sa subjectivité. Mais pour Philippe, qui ne croit en rien, il n’y a pas de « saut » vers le salut. Il n’y a plus que l’arrogance de « boucher les trous de son sourire pour que l’angoisse ne puisse plus s’insinuer dans sa bouche ». Il fallait bien un éditeur singulier pour qu’un tel visage refasse surface aujourd’hui.

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