Le Temps des magiciens

Une recension de Victorine de Oliveira, publié le

Qu’ont de commun Martin Heidegger, Ludwig Wittgenstein, Ernst Cassirer et Walter Benjamin ? L’ambition et le génie de réinventer la philosophie dans l’Allemagne dévastée de l’après Première Guerre mondiale. La morale kantienne a été ébranlée par la réalité des tranchées, tout est à reconstruire, redéfinir, et c’est cette aventure intellectuelle hors norme que raconte Wolfram Eilenberger, avec le souffle épique des narrateurs de grandes fresques historiques. 

Celle-ci s’étend sur une dizaine d’années, entre la fin de la guerre et le sommet de Davos en mars 1929 qui voit s’affronter au cours d’un débat resté célèbre les deux figures les plus importantes de la scène philosophique européenne, Cassirer et Heidegger. Le premier représente l’establishment, le calme professeur d’université dont la pensée maintient tout en le rénovant l’héritage kantien, quand le second incarne la fronde d’un romantisme sulfureux d’avant-garde – c’est avant que Heidegger ne sympathise ouvertement avec le nazisme. 

Mêlant concepts philosophiques pointus et récit biographique haletant, Wolfram Eilenberger embarque le lecteur dans le sillage mouvementé de quatre génies : Wittgenstein tourmenté par la coïncidence du langage avec le monde, Benjamin tentant péniblement de joindre les deux bouts tout en échafaudant une lecture inédite de la modernité, Heidegger voulant revenir à l’être des choses et Cassirer obsédé par toutes les formes de la culture humaine. Ces quatre figures à l’œuvre parfois intimidantes deviennent étonnamment proches, à force de détails de leur quotidien. 

La narration enlevée, loin d’être un simple procédé de séduction du lecteur, montre une chose essentielle : la pensée ne naît pas de nulle part. Chacun voit en effet éclore ses idées dans un lieu spécifique, au contact de personnalités inspirantes – souvent des maîtresses -, et aucun n’envisage de séparer vie et engagement philosophique. Que ce soit Heidegger dans son chalet en Forêt noire, Benjamin et les passages parisiens, Cassirer et la bibliothèque d’Aby Warburg, Wittgenstein et sa villa aux formes épurées, chacun invente de nouveaux sentiers de pensée, que leurs héritiers arpentent encore.

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