Le sens des réalités

Une recension de Nicolas Truong, publié le

On connaît la chanson : « Mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ». Plutôt le lyrisme erroné de certaines révolutions que l’appartenance pondérée au cercle de la raison. Plutôt la pensée flamboyante du Voltaire de la décolonisation, que l’analyse désenchantée à la Max Weber de nos grandes illusions. Voilà un lieu commun que Dimensions de la conscience historique permet de démentir. Car derrière l’âpreté de l’étude universitaire, Raymond Aron (1905-1983) donne à comprendre notre nouvelle condition historique. Depuis l’âge atomique, chacun de nous sait qu’il est « condamné à s’engager dans un monde plus ou moins incohérent », écrit-il. Dialoguant avec Thucydide, le grand historien grec de la guerre du Péloponnèse, ou réfutant à la fois déterminisme et relativisme, Raymond Aron invite à penser le temps présent, sans soumettre la réalité à la tyrannie de l’idée, c’est-à-dire sans céder d’un iota à l’idéologie. Dans la conclusion de cette série d’essais majeurs, il insiste avec gravité sur la responsabilité sociale du philosophe, qui doit être « dans et hors de la cité », partageant certes les risques, « mais non les illusions du pari qu’il a choisi ».

Une recommandation qu’Isaiah Berlin suit à la lettre. Cet historien des idées né en Lettonie (1909-1997), qui devint un philosophe et diplomate reconnu en Grande-Bretagne au point de présider la prestigieuse British Academy, fit preuve plus qu’aucun autre du « sens des réalités », comme en atteste le titre de cette importante réédition. Homme des Lumières, il refusa de céder aux sirènes du progressisme, comme à la mythologie de la toute-puissance de la raison. D’où cet hommage à la « révolution romantique » qui fit vaciller la rationalité technicienne sur ses fondations, coupable de se couper de la sensibilité et de la fragilité humaine. D’où son refus obstiné de croire au socialisme scientifique, à l’illusion de la société parfaite, au démon du nationalisme guerrier. Pour Berlin, la philosophie est le lieu d’une résistance : « Toute son histoire est une mise en garde contre les solutions ultimes. »

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