Le Marché: Histoire et usages d'une conquête sociale
Une recension de Agnès Gayraud, publié le« Il n'est de jour qui passe sans que soient voués au gémonies “les marchés”. » C'est sur le constat que s'ouvre l'ouvrage de Laurence Fontaine. Objets abstraits de tous les réquisitoires anticapitalistes, les marchés sont devenus « l'incarnation suprême d'un capitalisme anonyme, apatride, dévastateur des êtres et des vies ». Dans le contexte de leur financiarisation et des délocalisations encouragées par une économie mondialisée, ils n'enrichissent que les riches et accablent les pauvres. On les désigne alors par un pluriel, comparable aux têtes menaçantes d'une hydre qui repoussent à mesure qu'on les coupe.
Au-delà du fantasme de ces « marchés », il y a pourtant une réalité historique, économique et sociale, particulière et diversifiée, qui se laisse connaître et comprendre au singulier : c'est le marché. Si Laurence Fontaine tient à cette désignation au singulier, ce n'est pas pour le traiter comme un bloc, bien au contraire – ce livre offre une exceptionnelle richesse de détails puisés dans l'histoire et dans le monde contemporain – mais pour se mettre en mesure d'en comprendre l'unité, voire « l'unicité » de cet instrument d'échange, dont la « fonction première est bien antérieure au rôle diabolique ou divin qu'on lui attribue de nos jours ».
Ni Diable, ni Bon Dieu, le marché, défend Laurence Fontaine, peut certes prendre des formes « moralement inacceptables », et en tant que lieu où se médiatisent indéfiniment les relations entre les hommes, devenir « le lieu possible de toutes les violences et de toutes les tricheries ». De l'appropriation privée du marché par la fraude, le monopole, le lobbying, la rétention d'informations ou les conflits d'intérêts, les exemples sont nombreux de ses dysfonctionnements potentiels et couramment observés. Mais de ces tares, on ne saurait pourtant conclure au caractère essentiellement nuisible d'un si puissant instrument.
« Dans une société d'ordre et de patriarcat, le marché offre aux individus une égalité de statut qu'ils ne trouvent nulle part ailleurs »
En émule d'Adam Smith, qu'elle avoue se donner pour guide – mais aussi d'Amartya Sen –, Laurence Fontaine, veut décrire la figure complexe d'un marché dont les implications sont en fait porteuses de bienfaits sociaux. Dans une société d'ordre et de patriarcat, le marché offre aux individus une égalité de statut qu'ils ne trouvent nulle part ailleurs. Véritable opérateur d'intégration pour les sans-droit et les déshérités, le marché accueille des groupes affaiblis et déclassés, rejetés ou marginalisés par l’ordre religieux et politique. L'auteur en veut pour preuve que la « femme marchande » est quasiment l'unique figure de la femme autonome sous l'Ancien Régime.
Aujourd'hui encore, l'entrée sur le marché est le gage d'une affirmation sociale et politique des femmes. Comme pour tout ce qu'elle avance, l'auteur multiplie les exemples : un petit groupe de femmes mauritaniennes, marchandes de produits de beauté et vêtements au marché central de Nouakchott, devenues véritables entrepreneurs solidaires dans les années deux mille ; ou bien l'histoire de Rebiya Kadeer, la présidente du congrès mondial ouïgour, qui avant d'entrer en politique, avait monté un bazar pour femmes à Urumqi, et, dans les années 90, fait commerce avec les pays frontaliers libérés du système soviétique. Inversement, la résistance historiquement opposée par l'aristocratie au marchandage ou par les politiques totalitaires à la rente et à la spéculation – les mémoires rapportées du garde rouge chinois Yu Hua sont sur ce point édifiantes – confirme une antinomie du marché et d'une société d'ordre générant des exclus.
Dès lors, le marché, et telle est une des thèses centrales du livre, n'est pas un démon destructeur de libertés humaines : il concourt à construire une société d'égaux.
« Le système financier lui-même recèle des capacités de lutte contre la pauvreté »
Fernand Braudel décrivit naguère ces mondes marchands en strates hiérarchisées : la base est constituée par le fourmillement des acteurs minuscules, et leurs échanges informels; l'étage intermédiaire, par le boutiquier, cheville nécessaire et encore légitime avant l'étage « brillant et sophistiqué » où les capitalistes prennent leurs aises et asservissent le monde. En rupture avec cette analyse classique, Laurence Fontaine veut faire droit à la dynamique transversale des réussites individuelles, qui accouchent de réseaux marchands mouvants mais constitués, et parfaitement opératoires en termes d'intégration politique et sociale. Là où la conception structuraliste des années soixante-dix qui distingue d'un côté les bons - ceux qui « la libre concurrence de l'économie de marché » - et de l'autre, les mauvais - les capitalistes qui concentrent tous les maux de l'économie -, Laurence Fontaine argue que le système financier lui-même recèle des capacités de lutte contre la pauvreté et entreprend un long argumentaire sur les bénéfices sociaux potentiels du microcrédit pour les foyers les plus pauvres.
Mais là encore, il ne s'agit jamais de s’en remettre au marché comme à une autorité transcendante. Le marché n'a pas un lieu sans la politique destinée à le réguler, ni la politique sans les hommes. Si ce livre fourmille de descriptions des lieux concrets où se joue l'échange – des foires de Flandres aux "échoppes et baraques mobiles" des rues de Paris, décrites par Louis-Sébastien Mercier -, il nous présente aussi avec bonheur une vaste galerie de portraits de marchands, comme ce remarquable toscan du XVe siècle, Francesco di Marco Datini, dont la stratégie entrepreunariale se révèle, en creux, un art de gérer avec équanimité, aux temps sauvages d'un marché pauvre en institutions de contrôle, « l'impossibilité de faire confiance ».
Sans cesse tributaire d'incertitudes humaines et politiques, aujourd'hui encore, le marché ne doit son bon fonctionnement et son dysfonctionnement qu'au bon vouloir des hommes. Mais plutôt que d'espérer vainement l'amélioration de la nature humaine, rappelons-nous, semble nous enjoindre l'auteur, que le marché contient les ressources objectives pour canaliser les passions et les intérêts de chacun. Le marché n'est pas Dieu, mais il est à ce jour l'instrument potentiellement le plus efficace pour accomplir un idéal de société humaine, là même où les hommes restent ce qu'ils sont : des hommes, faillibles et intéressés.
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