Le mal et autres passions obscures

Une recension de Mehdi Belhaj Kacem, publié le

Ce livre, contrairement à ce que pourrait faire accroire son titre, s’essaie moins à définir le mal qu’à l’expérimenter. Le mal est ici comme un a priori. Le monde est violent, hostile, souffreteux. Il s’agit de traverser l’enfer qu’est notre monde. C’est armé de Spinoza, c’est-à-dire de la science philosophique des rencontres, des contacts et des mélanges, que Jean-Clet Martin nous guide dans ce qui est son « Traité des passions obscures ». Comme Deleuze (dans Le pli) le fit avec Leibniz, il transforme la philosophie de Spinoza en philosophie de l’enfer : elle est « une philosophie du salut parce que (…) tout va mal ». Il s’agit d’être « digne de l’événement », même le pire : ici, du chaos de rencontres aléatoires, d’hybrides monstrueux qu’est notre monde mondain : l’ami chez Sénèque ou Blanchot, le vampire ou la Justine de Sade, la communauté selon Nancy ou encore Kierkegaard, la Tragédie ou Caspard David Friderich… autant de prétextes, on le devine à chaque page, à ce que l’auteur nous relate son expérience de la rencontre philosophique. Il s’agit bien sûr de la rencontre d’autrui et du monde par la philosophie ; mais, plus entre les lignes, des rencontres innombrables des autres philosophes (les « contemporains »)…

Comme Deleuze mais à sa manière, Jean-Clet Martin pratique une philosophie expérimentale : un « empirisme transcendantal », à savoir une recherche des conditions de l’expérience qui soit elle-même une expérience. On était partis de Spinoza, mais on referme le livre avec l’impression d’avoir côtoyé un Blanchot psychédélique : l’expérience devient à ce point l’autorité, que se créé une forme flottante, où philosophie et littérature, concept et description, deviennent indiscernables. Peu de penseurs vivants sont aussi visuels que Jean-Clet Martin et aucun aussi « halluciné ». Jusqu’à frôler le fantastique : une sorte « d’hylozoïsme » digne de Lovecraft, où même la plus inerte des matières s’avère peuplée de grouillements immondes et fascinants.

On n’est pas surpris de rencontrer, à la fin du livre, la notion (kantienne) du sublime. C’est au fond le vrai sujet du livre. Le sublime, c’est précisément cette expérience paradoxale où les facultés menacent de s’effondrer et de virer à la folie, et pourtant rencontrent leurs propres conditions de possibilité. Deleuze contre Kant, mais tout contre : telle pourrait être la définition la plus synthétique de la « couleur » philosophique de Jean-Clet Martin. Attracteur et étrange.

 

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