Le code d'honneur : Comment adviennent les révolutions morales
Une recension de Catherine Portevin, publié leN’est-ce pas une valeur surannée, qui sent la blouse grise et le tableau noir, le panache blanc et le champ de bataille ? Une morale ambiguë, codifiée, poussiéreuse, à l’odeur de sang ? Et pourtant, l’honneur est le grand opérateur des révolutions morales de l’humanité ! C’est en tout cas la thèse du philosophe Kwame Anthony Appiah, né en 1954 à Londres, de mère anglaise et de père ghanéen (lire son entretien dans Philosophie magazine, n° 49). Sa pensée est libre et incarnée : quelqu’un ici parle clair et s’engage.
Que sont donc ces « révolutions morales » qui changent le monde ? Il s’agit de ces moments où les comportements moraux basculent, où des pratiques parfois millénaires, illégales et même inacceptables moralement sont abandonnées de fait. Ainsi, en une génération, ont cessé le duel en Angleterre au milieu du XIXe siècle, le bandage des pieds des femmes en Chine au tournant du XXe siècle et la traite des esclaves par le Royaume-Uni en pleine révolution industrielle. Le point commun de ces trois « révolutions morales » est que l’argumentaire moral n’a pas joué, ou pas joué seul : il était tout armé depuis le début pour dénoncer le duel comme un meurtre, le bandage des pieds une mutilation, l’esclavage une atteinte à la dignité humaine. Aucun nouvel argument moral n’a été énoncé pour convaincre toute une société de changer d’opinion.
Que s’est-il passé alors, au point de bascule ? Quelque chose que l’on nomme « honneur » a joué un rôle central. Pour le duel, le code d’honneur aristocratique auquel il se référait a perdu sa légitimité avec la démocratisation progressive de la société. Le duel est devenu ridicule, or rien n’est plus contraire à l’honneur que le ridicule. En Chine, c’est l’honneur national qui a opéré, les lettrés chinois réformistes faisant valoir combien cette pratique des pieds bandés, asservissant les femmes, était une honte pour la Chine, donc un obstacle dans ses prétentions de rayonnement mondial. Or rien n’est plus contraire à l’honneur que la honte (sauf si elle est imposée par des leçons de morale venues de l’extérieur). Enfin, si le commerce des esclaves a été abandonné, c’est, selon Appiah, par l’action d’un « honneur ouvrier » : l’asservissement de travailleurs dans les plantations du Nouveau Monde renvoyait aux mineurs des Midlands une image dégradée du travail qui humiliait leur propre dignité. Or rien n’est plus contraire à l’honneur que l’humiliation.
Remettre l’honneur à l’honneur en philosophie, c’est donc pour Appiah reconnaître à la fois son étrangeté à la sphère morale (on peut tuer par honneur autant que sauver des vies) et sa force éthique en ce qu’il manifeste l’un des biens humains essentiels : le droit au respect, qui va de l’estime des autres au respect de soi-même. Se préoccupant de définir la « vie bonne » comme épanouissement, telle que la dessine Aristote, Appiah s’intéresse, bien au-delà de la vertu, à « la multiplicité des choses qui font que la vie humaine se passe bien » : l’agrément de relations familiales et amicales, l’implication dans une activité sociale, l’enrichissement de l’esprit au contact de l’art… autrement dit ce qui lie l’individuel et le collectif. L’honneur fait partie de ces « choses qui peuvent rendre la vie bonne ». Achevant sa réflexion sur les révolutions morales en cours ou souhaitables – celle des crimes pour l’honneur condamnant la femme violée ou simplement divorcée, celle de l’honneur perdu de l’armée dans les geôles d’Abou Grahib ou de Guantanamo, celle de la politique carcérale américaine – , Appiah, en restaurant la complexité de l’honneur, ouvre une piste inédite pour penser rien moins qu’une éthique publique.
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