L'Autre Portrait
Une recension de Victorine de Oliveira, publié leJean-Luc Nancy a consacré plusieurs ouvrages au visage et ses représentations : l’objet le fascine, ce n’est pas peu dire. Lorsque le Musée d’Art Moderne et Contemporain de Rovereto et Trento (MART) lui demande d’assurer le commissariat d’une exposition dédiée à l’art du portrait, Nancy se lance avec gourmandise sur des pistes de réflexion nouvelles. L’intitulé, d’abord, l’interroge : « L’Altro Ritratto ». En italien, « ritratto » signifie à la fois « portrait » et « retiré » : s’y déploie donc un jeu de significations dont est dépourvu le terme français. Un autre retiré, en retrait, rétracté, reculé, voire disparu… Tel est l’objet d’un art qui s’attache à montrer ce qui, par définition, échappe et fuit.
« C’est la perte, voire la noyade à laquelle il invite, qui fait tout l’intérêt, la valeur d’un portrait »
À la fois surface (celle de la toile ou du tirage photographique) et profondeur (dans le cas du portrait que l’on dira « réussi »), ostension et intimité, « manifester au dehors et plonger au dedans », présence et absence, masque qui « ne manifeste rien que le creux de tout son volume »… le portrait collectionne les ambiguïtés. Creuser le mystère, c’est encore l’épaissir, et Nancy reconnaît tout de go que « sans doute il n’est pas question de le dissiper ». Du brouillard, on ne sortira donc pas.
Mais pour Nancy, c’est justement la perte, voire la noyade à laquelle il invite, qui fait tout l’intérêt, la valeur d’un portrait. Des masques mortuaires attachés au momies du Fayoum aux chairs épaisses de Lucian Freud, en passant par les autoportraits de Rembrandt vieillissant, c’est toujours d’une « noyade au fond de soi » qu’il atteste. Soi du modèle et soi du spectateur.
Nancy s’appuie sur une réflexion sémantique pour échapper à la linéarité de l’histoire de l’art… qu’il est bien forcé parfois de raccrocher. Il choisit dès lors non pas d’étudier la fonction du portrait à travers les âges (représentation du pouvoir, pied de nez à la mort, allégorie) mais le portrait comme fiction. Certes figé, il raconte toujours quelque chose. Hors chronologie, Nancy confronte ainsi le Portrait d’un jeune homme contre un rideau blanc de Lorenzo Lotto (1480-1556) au portrait de Marilyn Monroe par le photographe Richard Avedon (1923-2204). De l’anonyme à la star d’Hollywood, c’est moins une personne qu’une « tonalité », un caractère et une allure qui sont captés. Immortalisée par Avedon, « Marilyn est un peu soucieuse ». Une image qui éclipse depuis peu celle de l’icône frivole et légère, pour raconter celle qui serait, derrière la poupée blonde, la « vraie » Marilyn. Magie d’un portrait qui supplante une personne autrefois réelle…
À voir: la conversation entre Jean-Luc Nancy et les visiteurs du MART (français/italien):
Partie 1 // Partie 2 // Partie 3 // Partie 4
Nous avons beau savoir que c’est un cliché, nous ne pouvons pas nous empêcher de l’immortaliser. Peut-être parce que s’y cache quelque chose de…
Longtemps, le travail de Vivian Maier est resté caché dans des cartons au fond d’un box, jusqu’à ce qu’une vente aux enchères le rende à la lumière…
Dans son dernier ouvrage Peinture et philosophie (Éditions du Cerf, 2021), le traducteur et auteur Marc de Launay s’interroge sur le…
Faire lire Deleuze comme si vous l’entendiez, c’est le défi qu’a relevé David Lapoujade, professeur à Paris-1-Panthéon-Sorbonne et éditeur aux…
« Jean-Jacques Henner propose à Félix Ravaisson de peindre son portrait en 1878. Ravaisson, auteur du fameux essai De l’habitude, est alors une figure…
Écrivain, poète, académicien, François Cheng est aussi un magnifique penseur du geste artistique. Dans son livre Vide et Plein, publié en 1979 et qui reparaît…
Le musée Jacquemart-André à Paris propose la première grande rétrospective française consacrée à Giovanni Bellini (v. 1425-1516). L’occasion de (re…