L'amie, la mort, le fils

Une recension de Philippe Garnier, publié le

« Nous voyons Anne, allongée, en diagonale par rapport à la ligne des vaguelettes qui viennent tout près, drapée du grand tissu grège, recouverte des épaules aux pieds, tissu bien tendu, au point qu’on dirait une sirène, une Égyptienne défunte… ». Mais que voit-on vraiment, lors du premier contact avec la mort d’un être cher ? « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement », écrivait La Rochefoucauld. Et c’est la finesse du texte de Jean-Philippe Domecq que de multiplier, dès le début de son livre, des perceptions fragmentaires. Avant toute parole, avant le lent assemblage des souvenirs, il y a d’abord une sidération. La mort échappe à celui qui veut la fixer, tout au moins elle envoie des sensations violentes, chaotiques, illisibles. Jusqu’à la fin, ce récit reste au plus près de cette désorientation primordiale. 

Le 21 juillet 2017, Anne Dufourmantelle, psychanalyste, philosophe et romancière, meurt d’un arrêt cardiaque en cherchant à sauver des enfants de la noyade. Parmi ces enfants se trouve le fils de Jean-Philippe Domecq. Écrit aussitôt après l’événement, ce livre s’annonce pourtant comme un refus de faire le deuil. Loin du « on meurt » impersonnel, plus proche du « je meurs » qui ne se laisse pas représenter, se situe la mort de l’autre, de l’amie. C’est une mort qui fait le vide, dépeuple le monde. Pourtant, ce livre semble s’adresser à une multitude, à des êtres lointains ou proches, au fils revenu sain et sauf, à soi-même, au lecteur enfin. Comme si l’auteur, plutôt que de dresser un portrait de la défunte, cherchait en chacun – peut-être dans le lecteur lui-même – son empreinte vivante. 

Anne Dufourmantelle avait publié Éloge du risque en 2011, Puissance de la douceur en 2013 et Défense du secret en 2015. Or c’est justement du côté du risque, de la douceur et du secret que Domecq parvient à saisir son aura singulière. Il évoque « ses biais de point de vue qui chaque fois révélaient l’essentiel du débat comme seul l’éclairage latéral peut faire sortir le grain du mur », ou encore « ses libertés tuilées à n’en plus finir ». Plus il réveille sa mémoire plus il fuit la psychologie. La mort d’un proche change l’idée que nous nous faisons de la vérité. Le seul témoignage possible est celui d’une vibration fugace qui échappera un temps au néant. 

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