L'âge du faire : Hacking, travail, anarchie

Une recension de Victorine de Oliveira, publié le

« We do things, we make stuffs » (« On fait des choses, on fabrique des trucs ») : ainsi les hackers de la communauté de travail de Noisebridge à San Francisco présentent-ils leurs activités. Derrière cette désinvolture toute californienne se cache rien moins que les germes d’une potentielle troisième révolution industrielle. Le sociologue Michel Lallement s’est immergé pendant un an dans le hackerspace de Noisebridge, à la rencontre des acteurs de cette révolution du travail. Son enthousiasmant essai L’âge du faire en est le fruit.
 


Visite du hackerspace de Noisebridge à San Francisco
 

Si le terme hacker renvoie dans  le langage courant aux pirates informatiques et autres délinquants plus ou moins sympathiques du web, il désigne en réalité tout ceux qui aiment bricoler, trifouiller, bidouiller, trafiquer… soit « faire » des choses de leurs propres mains. Un hacker est avant tout un artisan de la bidouille, le hackerspace un lieu d’échange, de rencontre, de partage. A la croisée du mouvement DIY (Do It Yourself), de la passion pour les nouvelles technologies et d’une critique de la société de consommation, le « faire », dont les hackers sont les fiers porteurs, réinvente une façon de produire, de travailler, de vivre ensemble. Le tout s’assoit sur l’exigence éthique d’associer « le travail au plaisir, à la libre coopération, au geste esthétique. » « Une pratique productive qui trouve en elle-même sa propre fin » : telle est la définition du faire par Lallement. De là à trouver sa propre loi, sa propre norme, il n’y a qu’un pas, où le faire rencontre la très politique notion d’autonomie.

Utopie ? A Noisebridge, Michel Lallement observe débats quotidiens, dissensions parfois, bouillonnement d’idées, soit une recherche et un apprentissage permanent de la production et de la vie en communauté, sans chef, sans hiérarchie, plus ou moins hors circuit financier. Certaines situations ne manquent pas de soulever contradictions, discussions sans fin… la communauté se redéfinit perpétuellement avec pour unique principe figé un fonctionnement démocratique, do-ocratique même (du verbe to do, faire en anglais). Au cœur de ce mouvement d’une « innovation par le bas » loin de ne concerner qu’une poignée de geeks illuminés (la revue mensuelle phare du mouvement, Make, tire à près de 125 000 exemplaires, quand le rassemblement Maker Faire lancé par le même magazine attire chaque année plusieurs milliers de personnes, dans la Silicon Valley et ailleurs), Lallement interroge les notions d’émancipation, de démocratie, de production.
 


La Maker Faire californienne édition 2014 vue par le drone Iris
 

Sans angélisme ni naïveté, Lallement consent à l’impossibilité d’une autonomie du travail pour s’intéresser à l’autonomie dans le travail, expérimentée et défendue individuellement par chaque hacker. Son voyage à Noisebridge est une preuve de plus que cartes mères et imprimantes 3D deviennent les tremplins ludiques d’une véritable révolution socio-politique !

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