La philo, c'est la vie

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Imaginez une école avec pour professeurs Socrate, Epictète, Pythagore, Platon et Diogène, soit les plus éminents philosophes antiques. Voici comment se déroulerait une journée de cours. Socrate nous laverait d’abord de toutes nos prétentions, pour arriver à ce simple constat : une seule chose est sûre, nous ne savons rien. La matinée se poursuivrait avec les stoïciens : distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas afin de corriger nos représentations et trouver la sérénité, voilà de quoi devenir parfaitement maître de son corps et de son esprit. À la sonnerie de la cloche, direction le jardin d’Epicure, histoire de ne pas complètement oublier les plaisirs de la vie… et ainsi de suite jusqu’au soir. Ainsi commence l’essai du journaliste et auteur britannique Jules Evans La philo c’est la vie. Idéal non ?

Imaginez à présent qu’à la place de ces éminents professeurs des coaches un peu philosophes, un peu sportifs, un peu psychologues, vantent les mérites de leur école de pensée, proposent formule et solutions efficaces pour vaincre la morosité ambiante, sortir de l’enfer de la dépression, s’épanouir au travail, trouver l’âme sœur et, pourquoi pas, le bonheur. Athènes, ses oliviers et son agora s’évanouissent derrière le séminaire de développement personnel…

Car c’est bien à cette philosophie « efficace » que veut initier Evans, une philosophie présentée et évaluée à l’aune de ce qu’elle permet d’entreprendre, de réussir. Evans l’avoue : une terrible dépression a gâché ses années d’études à l’université, jusqu’à ce qu’il découvre les thérapies cognitivo-comportementales (ou TCC). Changer activement les croyances qui limitent un patient en en démontrant l’irrationalité et la rigidité, telle est la méthode des TCC pour vaincre comportements négatifs et dépression. Exemple : arrêter de chercher l’approbation générale, objectif impossible. Plusieurs séances collectives de soutien plus tard, et voilà  Evans (presque) sauvé. Lui vient l’idée d’enquêter sur la recette d’un tel succès, lié selon lui à l’inspiration antique et surtout stoïcienne de ces thérapies.

«Du Portique aux groupes de soutien en passant par une geôle dans le désert afghan, il n’y a qu’un pas ?»

Le stoïcisme est aussi bien la philosophie de l’esclave malmené par son maître (Epictète) que celle de l’empereur face à la difficile tâche d’exercer le pouvoir (Marc-Aurèle) : pas étonnant qu’il attire hauts-gradés de l’armée, anciens otages, sportifs de haut niveau, ou toute personne souffrant d’un grave traumatisme. Un major dans les Forces spéciales américaines dit entraîner ses « bérets verts » selon les principes du stoïcisme. Mettre à nu les ressorts de ses propres décisions, s’imposer une discipline de fer (essentiellement sportive), prendre du recul face aux situations les plus dangereuses… autant d’enseignements utiles en situation de guerre, dont il dit puiser l’inspiration en Musonius Rufus et Epictète. Du Portique aux groupes de soutien en passant par une geôle dans le désert afghan, il n’y a qu’un pas ?

Vétérans et autres traumatisés de guerre ont influencé les  travaux d’Albert Ellis et Aaron Beck, les deux psychologues fondateurs des TCC. Le premier confirme d’ailleurs  volontiers à Evans avoir lu les stoïciens. La philosophie comme médecine de l’âme n’a rien d’une idée neuve. Mais  l’ « automédication » dont rêve Evans pousse la connaissance de soi à la quantification du soi. Le but ? « Devenir le comptable de soi-même », cultiver la performance physique et morale à consigner dans un journal, voire à partager sur un blog… le tout dans un joyeux mélange de pilules stoïco-socratico-philosophantes. Ne restent que les « principes actifs », avec pour résidus dilués la pensée politique d’un Sénèque ou d’un Cicéron, le souci d’un ordre du monde.  Une école pour homme pressé, narcissique et déprimé… moderne, quoi.

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