La Langue confisquée. Lire Victor Klemperer aujourd'hui

Une recension de Philippe Garnier, publié le

« Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir », écrit Victor Klemperer dans LTI (Lingua Tertii Imperii, ou langue du Troisième Reich), son œuvre majeure, parue en 1947. Cette lucidité quant aux méfaits politiques du langage, Victor Klemperer la doit pour une part aux péripéties de son existence. 

Philologue allemand, spécialiste des langues romanes, auteur d'ouvrages sur l'esprit des Lumières en France, Klemperer obtient en 1920 une chaire à l'université de Dresde. En 1934, commence pour lui un long parcours d'exclusion et de relégation. Chassé de l'université en 1935, il lui est bientôt interdit de fréquenter les bibliothèques. Avec son épouse, il doit déménager dans une Judenhaus, une « maison de Juifs » et se trouve privé de tous ses droits civiques. En 1941, à la merci d'une descente de la Gestapo, il confie ses notes à une amie. Il parvient à échapper à la déportation et doit son salut au bombardement de Dresde en 1945. 

C'est dans cette lente descente aux enfers que Klemperer mûrit le projet de LTI. Il sent que ses instruments d'analyse habituels, tirés de Voltaire, de Rousseau et de Montesquieu, sont impuissants à rendre compte de la tyrannie d'un genre nouveau qu'est le IIIe Reich. Quelque chose manque à sa grille de lecture. Avec finesse, l’essayiste Frédéric Joly, grand traducteur de la philosophie et des sciences humaines de langue allemande des XIXe et XXe siècles, décrit les circonstances de l'émergence d'une pensée neuve du langage et du sens. En analysant les glissements sémantiques d'une langue gangrenée par l'idéologie, Klemperer, tout comme Orwell et Hannah Arendt, parvient à cerner le visage du totalitarisme.

L'auteur décrit d'une façon très émouvante l'abnégation du philologue, écrivant son journal et poursuivant ses recherches malgré l'absence manifeste de tout horizon. Cette capacité à conférer du sens envers et contre tout à l'ouvrage en cours, dans un climat d'indifférence ou d'hostilité, Frédéric Joly l'avait déjà évoquée dans sa biographie de Robert Musil. Contre l'héroïsme dévoyé revendiqué par l'idéologie nazie, il sait camper ces figures de héros clandestins, qui n'attendent ni récompense, ni reconnaissance.

À la frontière de la répression extérieure et de cette soumission volontaire sans laquelle l'appareil policier du Reich n'aurait pu fonctionner, les mots et la « fréquentation du monde » qu'ils traduisent jouent un rôle décisif. En s’appuyant sur Klemperer, Frédéric Joly poursuit son exploration des pathologies du langage au-delà des idéologies nazie et soviétique pour analyser le dévoiement « communicationnel » de la langue dans notre monde contemporain où seuls le marketing, l'économie et la gestion peuplent l'horizon. Quand la sémantique et la philologie donnent l’écho d’une étrange société globalisée et fragmentée...

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