Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à nos jours

Une recension de Philippe Garnier, publié le

Dans la crise contemporaine, le syncrétisme devient chimérique, la « réconciliation » œcuménique est hors-saison. Mais le travail analytique de ces chercheurs réunis autour de Benjamin Stora et de Abdelwahab Meddeb, se révèle plus fertile qu’aucune synthèse à bon marché. Depuis la cuisine du Maghreb jusqu’aux relations avec le nazisme, en passant par Maïmonide et l’empire ottoman, cette ensemble de patientes monographies éclaire mille cinq cents ans de voisinage, d’influences et de conflits. Explorer la petite différence : telle est le sens global de cette entreprise. Elle met en lumière un processus troublant d’hostilité récurrente au sein de la ressemblance.

« Explorer la petite différence : tel est le sens global de cette entreprise »

L’un des mérites de ce livre est de retracer le processus de différenciation originel de l’islam par rapport au judaïsme. Qualifié par l’islamologue Louis Massignon de « schisme abrahamique », c’est-à-dire de rupture dans la communauté des héritiers d’Abraham, l’islam reconnaît la Bible hébraïque comme texte sacré. L’historien américain Gordon N. Newby souligne la présence et l’influence de nombreuses tribus juives dans l’Arabie du Ve siècle, qui ne cessent d’engranger de nouvelles conversions. Deux siècles plus tard, ce sont des juifs convertis à l’islam qui alimentent l’interprétation du Coran avec leur propre tradition. Ensuite, la cohabitation sous les différents califats et dans l’empire ottoman est régie par le statut de dhimmi qui autorise la pratique et assujettit les non-musulmans à certaines contraintes. L’ouvrage ne repeint pas la réalité en rose : les massacres de juifs alternent avec les périodes de voisinage pacifique et créatif. Trop longtemps idéalisée, l’Andalousie reste une terre sous tension en même temps qu’un creuset intellectuel. À côté des figures centrales d’Averroës et de Maïmonide, ce livre en dévoile d’autres, comme celle d’Ibn Kammûna, penseur juif dans un Bagdad sous autorité mongole, qui en 1280 écrit Approfondissement des recherches sur les trois religions, où il tente de dégager les fondements universels du judaïsme, de l’islam et du christianisme. De façon significative, l’autorité musulmane rétablie, Ibn Kammûna échappe de peu au lynchage et au bûcher.

Enfin, sur la question israélo-palestinienne, de nombreux textes éclairent avec finesse un décalage profond dans la perception des événements. Elias Sanbar  rappelle que la nakhba, l’exode palestinien de 1948, est perçue comme une « catastrophe provisoire », tandis que Denis Charbit analyse la complexité de la représentation de l’ennemi au long de cinquante ans de guerre israélo-palestinienne.

Dans cette longue histoire, la question latente porte sur la frontière religieuse, culturelle, territoriale : elle semble tracée avec d’autant plus d’énergie qu’il y a péril de mélange et d’identité commune. Comme si face à l’universalisme du monothéisme, il devenait vital de conserver ou de forger  des cloisons. Comme s’il fallait absolument faire un ennemi d’un frère qui vous ressemble trop. 

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