Du goût de l'autre

Une recension de Catherine Portevin, publié le

Les « sauvages » des mers du Sud exhibés dans les expositions universelles, les ogres des contes, les ossements des ancêtres consommés par les Yanomami d’Amazonie, Chronos dévorant ses enfants ou les affamés leur compagnon d’infortune, sans compter le sourire carnassier du serial killer japonais et autres Hannibal Lecter… Aussitôt évoqué, le cannibalisme charrie autant de mythes que d’expériences. À tel point que l’anthropologie, la discipline censée en avoir étudié les pratiques et les significations, a du mal à s’y retrouver dans la « ratatouille factuelle » qu’elle a pour partie contribué à produire.

C’est de cette ratatouille que l’anthropologue Mondher Kilani a entrepris de nous détailler les goûts. L’ouvrage, aussi savant qu’original, aussi profond que libre, constitue l’une des rares synthèses sur le sujet. Il problématise en creux l’histoire de l’anthropologie – son origine coloniale, le terme « cannibale » étant aussi vieux que la « découverte » du Nouveau Monde et la désignation du « sauvage »… Mais, la réalité étant inséparable de nos fantasmes de dévoration, Mondher Kilani embrasse aussi les discours et les représentations : les déplacements culturels (c’est le Blanc qui, pour les Indiens Tupi, est craint comme mangeur d’hommes, tandis que le Manifeste cannibale du Brésilien Oswald de Andrade promeut l’ingestion symbolique du colon dans un éloge du métissage…), la horde primitive chez Freud, la bouche et le sexe voraces, en faisant une large place à la littérature (des « Robinsonnades » du XIXe siècle à Sade, Bataille, Dada). Quelle est au fond la thèse ? Que manger son semblable est moins un fait de nature que de culture, moins une destruction de l’étranger qu’une incorporation de l’altérité. Bref, une forme paradoxale de relation.

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