Autorité et émancipation. Horkheimer et la théorie critique

Une recension de Agnès Gayraud, publié le

Véritable éminence grise de la Théorie critique, Horkehimer en établit pourtant, au tout début des années 1930, le programme pluridisciplinaire fondateur, développant, sur près de vingt ans, une théorie originale de l'autorité, soutenue par le projet d'une société juste et émancipée. Soucieuse d'en reconstruire les étapes, Katia Genel fait apparaître avec rigueur les principes et les implications de cette théorie d'inspiration freudienne et marxiste. Chez Horkheimer, le problème de l'autorité n'est pas posé à partir d'une critique du déclin de l'autorité, comme nous y ont habitué les critiques conservateurs de la société, il est posé à partir d'un diagnostic socio-psychologique critique de la domination. Car l'autorité est une forme de la domination et la domination, l'envers d'un désir sado-masochiste primitif, le désir même d'être dominé, qui scelle dans les profondeurs de la psyché des mécanismes d'obéissance. En portant son attention sur l'« incorporation pulsionnelle » de la domination, Horkheimer déplace ainsi le cœur de l'autorité dans des conditions pré-politiques (la vie psychique, la famille) et met en évidence la fonction sociale du « caractère autoritaire » à l'œuvre dans la fascination des individus pour les chefs et pour les « experts scientifiques » aussi bien que dans leur tendance au conformisme. Levier critique d'une société dont les individus « autonomes » embrassent sans broncher tout ce qui les contrôle, cette conception implique des difficultés. Arendt lui reprocha un « oubli des conditions politiques de la liberté » qu'elle préféra penser quant à elle sans considération des conditions socio-psychologiques. Si la conception d'Arendt a le défaut de légitimer les rapports de force en les fixant dans des catégories politiques, elle fait néanmoins ressortir une impuissance propre à celle de Horkheimer : les individus en ressortent politiquement paralysés, à force d’avoir conscience des entraves profondes à leur propre émancipation. Pourtant, si pessimistes qu'en soient les conséquences, l'angle critique horkheimerien garde sa pertinence dialectique dans une société aussi éprise d'autonomie et de liberté.

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