Apocalypse du politique

Une recension de Philippe Chevallier, publié le

1. Le politique comme théologie ?

Notre modernité est persuadée qu’elle doit son existence à un rejet de la religion et de ses louches connivences avec la politique. Version plus subtile de ce grand récit : c’est le christianisme lui-même – par la distinction qu’il fut le premier à poser entre la Terre et le Ciel – qui nous a fait sortir de la religion. Croire cela, c’est ignorer les formes multiples et complexes qu’a pu prendre le « théologico-politique » dans notre histoire. Nous invitant à réécrire une histoire trop linéaire, Vincent Delecroix épouse par son style la fulgurance des idées religieuses dans notre modernité. Du « théologico-politique », le contrôle du « théologique » par le « politique » n’est finalement que la figure la plus pauvre et la plus rare.

2. Le Royaume comme acte de langage

Depuis Kant, la philosophie de la religion s’est limitée à ce qui, dans la religion, ressemblait à la philosophie : les actes de pensée (dogmes, théologie) et la foi qui les précède. Or, autant, sinon plus, se dit dans la liturgie et la prière, car celles-ci engagent le temps et l’espace, c’est-à-dire le corps. C’est là toute l’originalité de l’approche de Vincent Delecroix : mettre entre parenthèses les croyances, pour se mettre à l’écoute des paroles, et des rituels qui les rendent efficaces. Il faut remonter à Franz Rosenzweig (1886-1929) pour trouver des méditations aussi profondes sur ces « actes de langage » spécifiques, où une communauté s’institue et rejoue des idées qui ne sont pas de ce monde : ainsi celle du « Royaume » et de son imminence.

3. Quel avenir politique ?

Mais si le Royaume est proche, cela veut-il dire qu’il faut hâter sa réalisation ici-bas, définir ses formes sociales ou institutionnelles précises ? Ce serait confondre le futur et l’avenir. Le futur prend la suite du présent ; il suit ses lois. L’avenir est ce qui ne cesse d’insister dans le présent et de le menacer. Dieu est un fantôme et son Royaume, une hantise. Pour cette raison, ces paroles et images religieuses ne combleront jamais nos impatiences, puisqu’elles ne cessent de les aiguiser. Au politique, conclut Vincent Delecroix, la religion « ouvre incontestablement un avenir, jamais réalisable ». Mais cette ouverture n’en reste pas moins vitale.

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